Elsa HOUGUE
« Thomas Müller : Rhizome »
Galerie Catherine Issert, Saint-Paul-de-Vence
April 26th – June 7 th, 2025
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Thomas Müller développe un langage plastique sans concession : il ne pratique que le dessin, dont il revendique l’autonomie. Mais avec des moyens d’expression contraints — en termes de médium, de formats, de couleurs —, il donne vie à une grammaire visuelle infiniment libre et vivace. L’œuvre de Thomas Müller fonctionne selon le schéma de la croissance cellulaire ; elle colonise littéralement l’espace. Elle se lit, se déchiffre, propose un parcours du regard, nous invitant à suivre l’arborescence des formes, entre répétition, variation, harmonie et tension. Après l’avoir présenté à plusieurs reprises depuis 2022 dans des accrochages collectifs, la galerie Catherine Issert consacre pour la première fois à l’artiste une exposition personnelle : occasion pour lui de donner la pleine mesure de son œuvre, qui trouve toute sa puissance dans la multiplicité et l’envahissement visuel.
« Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités ! Faites la ligne et jamais le point !
La vitesse transforme le point en ligne ! » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, 1980)
Le dessin est partout. L’enfant dessine, nous griffonnons, esquissons, dans maintes circonstances de nos vies quotidiennes. Si la peinture est le domaine réservé du peintre, le dessin, lui, appartient à tout le monde. C’est avec ce constat réjouissant et émancipateur que Thomas Müller a mis au point une pratique fondée sur un parti pris radical : depuis le milieu des années 1990, il a fait du dessin son unique moyen d’expression.
Chez lui, chaque dessin est un monde, avec son propre climat. Certains sont épurés, foudroyés seulement de quelques lignes nerveuses de craie ; d’autres sont chaotiques, orageux, saturés d’écheveaux sombres, de nuages tremblés. D’autres encore seraient aquatiques : renonçant au travail à main levée, l’artiste trace au stylo bille, à l’aide d’un morceau de verre brisé faisant office de tire-ligne, des formes imposantes et calmes, des vagues sculpturales, nées d’une simple variation du trait. Face à de riches touches d’encre, d’huile ou d’acrylique, l’on devine également qu’il a emporté avec lui quelque chose de l’intensité de la peinture, qu’il a pratiquée dans les années 1980 et jusqu’au milieu de la décennie suivante. Le sec répond à l’humide, le gras au maigre, le plein au vide : chaque pièce dit quelque chose de, et à celle qui la suit, ou la précède.
Un langage prend corps, rappelant que l’artiste a étudié la littérature en même temps que les beaux-arts. Son travail relève, comme la pratique linguistique, d’un rapport à la contrainte, au prérequis : l’expression verbale, terrain de liberté, exige bel et bien une syntaxe. Thomas Müller évolue donc sur un nombre réduit de formats — trois tout au plus —, et notamment le A4, qui évoque d’ailleurs la page que le scripteur va investir. Ces pièces de petit format, telles des unités de sens, vont littéralement croître sur les murs pour inventer des formulations visuelles. Avant d’être un territoire d’émancipation, la couleur, elle aussi, est un cadre. L’artiste adopte une gamme restreinte, ne mélange jamais deux teintes sur une même pièce, et s’astreint à aborder la couleur telle qu’elle lui est donnée, allant jusqu’à l’utiliser à même le tube.
Thomas Müller looks for resonance, connections – we notice powerful complementary associations between orange and blue, green and violet -, sometimes discordance, contradictions, giving rise to rhythm. Vectors of vitality, lines and colours are one and the same, opening up fields of forcefulness in each drawing and the entire space. The artist’s work is to be read rather than observed. One’s gaze roams around these alignments creating fullness and emptiness, almost suggesting installation. Captivated, it advances; destabilized, it takes cross paths. It finds it hard to stop, caught up in this network of resemblances and dissimilarities, where it enjoys capturing neighbouring connections and familiarities. The artist’s hand is constantly engaged in an action and reaction system, and the same is true for our eyes: the work is the ideal stage for mobility.
Thomas Müller only uses the vertical format; more abstract, it avoids, in his opinion, any reference to a landscape. Yet a certain connection to nature remains. Fractals, microscopic views, geological strata: images come to mind. Thomas Müller’s drawing seems to make perfect but invisible forms of nature visible, to reveal an internal principle of order for which he will serve as interpreter. He thus adheres to the Renaissance tradition of the disegno while adding a physical dimension: the body is indisputably involved. Any connection to abstraction then seems ambiguous: does the distinction between figurative and abstract have any relevance here? Remarkably, when recalling those who have caught his eye, the artist mentions first and foremost Joseph Beuys and Louise Bourgeois.
Patient, déterminé, Thomas Müller cultive un certain art de la lenteur, mais se tient prêt à saisir au vol la forme fulgurante que sa main fera éclore sur le papier. Il dessine quotidiennement, comme certains écrivains tiennent des carnets — pensons à Paul Valéry, qu’il admire —, pour donner corps à une poésie du fragmentaire. Résolu, tenace, fervent, il propose un art dont la modestie des moyens est au service de l’amplitude émotionnelle.
Thomas Müller vit et travaille à Stuttgart. Né en 1959 à Francfort-sur-le-Main, il est diplômé en 1988 de l’Académie des Beaux-Arts de Stuttgart, ville dans laquelle il a également poursuivi des études de langue et de littérature allemandes en parallèle, à l’université, de 1980 à 1983. En 1991 et 1992, il a obtenu une bourse pour la Kunststiftung Baden-Württemberg, puis une autre pour La Cité des Arts à Paris. Son travail a été présenté dans des expositions collectives et des expositions individuelles dans de nombreux musées, galeries d’art et centres d’art en Europe et aux États-Unis. Il a notamment travaillé avec le Kunstmuseum de Bonn, la Chinati Foundation de Marfa, le Chasa Jaura Museum de Valchava, le Kunstmuseum de Stuttgart et le Centre d’Arts Plastiques de Royan. Ses œuvres font partie de collections prestigieuses, telles que celles du Centre Pompidou à Paris, de la Kunsthalle de Hambourg, des Musées nationaux de Berlin, de la collection Florence et Daniel Guerlain, et du Musée Kolumba à Cologne. En 2024, Thomas Müller s’est vu décerner le Kubus-Sparda Art Prize par le Kunstmuseum de Stuttgart.